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L’Automobile club de France : un club très select et très discret

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Entre eux, ils parlent du « Cercle ». Pour l’évoquer plus simplement à l’extérieur, c’est l’« Auto » qui sied mieux. De son balcon à colonnade XVIIIe signé Gabriel, on contemple le jardin des Tuileries, l’Obélisque, l’Assemblée nationale et les Invalides. En sont membres de droit, depuis la nuit des temps, le président de la République française, le souverain monégasque et le roi des Belges.

Et depuis près de cent vingt ans, ses membres triés sur le volet – uniquement des hommes – aiment à se retrouver place de la Concorde pour un déjeuner discret, assister à une confé­rence, jouer au bridge, aligner quelques longueurs dans la piscine d’époque signée Eiffel (membre du club à partir de 1909), grimper sur un vélo d’entraînement, ou tenir une aimable discussion sur tout, sauf un sujet d’affaires. A l’Auto­mobile Club de France (ACF), « on parle de ce qu’on veut… mais en veste et cravate », résume un membre. Certes, on y a reçu récemment à déjeuner le candidat à la ­primaire François Fillon, mais c’était plus pour parler sport auto (son dada) que des grands sujets macroéconomiques.

Club « thématique » mais très discret

Longtemps repaire d’aristocrates fortunés ou de grands industriels, l’ACF est l’un des clubs privés très sélects que compte la capitale, à l’image du Tir aux pigeons, du Polo de Paris, du Siècle ou du Jockey Club. Mais un club « thématique », dont les ori­gines se confondent avec l’histoire de l’automobile française, et même mondiale. Cependant, pas question d’entrer de plain-pied dans le débat public. Pas un jour ne se passe sans une actualité liée à la domestication de la voiture (fermeture des voies sur berges, particules, circulation ­alternée, suppression du stationnement, radars…), cependant l’« Auto » et ses 2.200 membres ne tiennent pas spécialement à monter au créneau, préférant profiter de l’entre-soi ouaté de la place de la ­Concorde et de son cadre exceptionnel.

Il n’en a pas toujours été ainsi. L’ACF vit le jour dès 1895, dans la foulée de la course automobile Paris-Bordeaux-Paris, la première à grand retentissement, remportée par une Panhard & Levassor en près de 49 heures.

Une époque où la France comptait 3 millions de chevaux pour un parc de… 200 véhicules à moteur, dont un quart dans la capitale. Quelques entrepreneurs fortunés, constructeurs ou mécènes à l’esprit original comprennent alors le rôle que joueront désormais ces véhicules « à essence de pétrole » et la révolution sociale qui se profile derrière les premières courses sur route ouverte. Le comte Jules-Albert de Dion, le baron Etienne de Zuylen et le journaliste Paul Meyan, fondateur de « La France automobile », créent le grand ­Cercle, qui sera vite élargi au beau monde. Dès 1900, l’ACF compte 2.000 membres (presque l’effectif actuel), dont 25 % d’étrangers. L’automobile s’affirme pour un bon moment comme un objet de luxe, mais les intentions sont ­louables : pour le baron de Zuylen, il s’agit d’ « une idée saine destinée à apporter un grand soulagement aux pauvres chevaux »… René Panhard, le premier construc­teur auto au monde, va même plus loin : « Avec les voitures sans ­chevaux, c’en est fini des embarras de Paris », prédit-il dans un courrier à son ami Gottlieb Daimler.

« Un outil de représentation vis-à-vis des pouvoirs publics »

D’où l’idée d’instaurer « une société d’encouragement au développement de l’automobile, un outil de représentation vis-à-vis des pouvoirs publics », raconte Robert Panhard, arrière-petit-fils de René et président de l’ACF depuis 2012. Très tôt, les membres acquièrent les deux hôtels particuliers de la Concorde. Le nouveau club organise aux Tuileries le premier Salon automobile au monde (1898), définit les grandes lignes du Code de la route, du permis de conduire, et s’arroge le pouvoir sportif, en organisant toutes les grandes courses.

« L’ACF a été la matrice de la réglementation du secteur pendant un certain nombre d’années. C’est là que se décidait l’avenir de l’automobile », n’hésite pas à dire Robert Panhard dans son prestigieux bureau aux portes capitonnées. La Fédération internationale du sport automobile (FIA), actuellement présidée par Jean Todt, qui régit toujours les règles techniques de la F1 comme des rallyes, fut créée par l’ACF et lui loue encore une belle part de ses 11.000 mètres carrés. Plus largement, s’est développée « une vie sociale mondaine, parisienne et internationale », ouverte sur de nouveaux profils (haute bourgeoisie, gros commerçants)… à condition que les impétrants justifient du permis de conduire.

Alors que l’ACF vient d’achever, ces ­derniers mois, une lourde phase de travaux (rénovation de la façade historique comme des salons de réception, réouverture au sommet de l’édifice de la « terrasse des Frères Renault », coup de jeune donné à la restauration), que reste-t-il aujourd’hui de ce conser­vatoire des traditions, longtemps présidé par une ribambelle de barons, vicomtes et marquis ? A des degrés divers, en fonction de leur profil, les réponses des membres varient.

Avec une moyenne d’âge actuelle de 59 ans, et 39-40 ans pour les nouveaux entrants, le club privé n’est pas uniquement le cénacle de retraités que certains imaginent. « C’est une très belle institution, une localisation assez extraordinaire. Une très belle maison qui s’est rajeunie, avec des gens qui partagent les mêmes valeurs, qui se retrouvent de façon informelle et ont envie de se voir », estime Thierry Peugeot, l’ex-président du conseil de surveillance de PSA, l’un des 8 représentants de la famille ­Peugeot inscrits place de la Concorde.

Gérard Féau, lui, préside l’Association sportive automobile (ASA) : un « cercle dans le Cercle » qui réunit 350 membres de l’ACF fondus d’auto et multiplie les activités sur le terrain (visites d’usines, d’écuries de F1, participation au Mans Classic ou au Tour Auto, etc.). Plus les déjeuners du jeudi, auxquels participent régulièrement les « huiles » du secteur auto. « A l’ASA, on parle automobile au sens large et de toutes les époques. Nous participons beaucoup aux nouvelles candidatures, l’important est de présenter des candidats qui ont le profil : des gens bien élevés, conviviaux », explique le fils de Daniel Féau, le spécialiste de l’immobilier de prestige.

Car, plus que la passion automobile, qui n’est pas forcément un must pour entrer, l’important est bien de cadrer avec une population plutôt formatée socialement. « Il y a longtemps, le dirigeant d’un grand cabaret parisien s’était vu refusé, il ne rentrait pas dans le moule », se souvient un membre. « L’ACF, c’est un peu de l’entre-soi et surtout une très bonne sélection d’entrée », embraye Antoine Hébrard, président du « Who’s Who » français et du « Bottin mondain », féru de « la bonne compagnie » et de la salle de sport depuis 1982. « Dans d’autres clubs privés, vous allez faire entrer quelqu’un avec qui vous êtes en affaires. Là, ce n’est pas du tout l’esprit de la maison. »

De 3.000 à 6.000 euros d’admission

Le processus d’entrée au Cercle, codifié par un « guide du parrainage », laisse peu de place à la fantaisie : chaque candidat doit justifier de deux parrains et de 5 personnes pouvant appuyer sa candidature. Un rapporteur le rencontre à son domicile, en aucun cas à son lieu de travail, pour mieux sentir « son éthique, son univers ». Une fois adoubé par ses pairs, à l’issue d’un vote à bulletin secret, il devra verser de 3.000 à 6.000 euros d’admission (selon son âge) puis de 1.440 à 2.400 euros de cotisation annuelle. Car il faut faire tourner la maison, qui emploie 120 employés, même si elle cède aussi aux sirènes de l’« événementiel » (locations de salons, déjeuners-débats, réceptions…), pour la moitié de son budget.

« Il y a une forte sélection, mais pas par l’argent, justifie Robert Panhard. Le plus important est la qualité de la personne, qui doit être impeccable sur le plan humain. On ne veut pas que l'”Auto” soit un lieu d’affaires, ni un lieu d’arrivisme social. Et, ici, les porte-documents restent au vestiaire. »

« L’ACF, ce n’est pas un terrain de chasse. On exclut les relations économiques ou hiérarchiques », étaye Antar Daouk, le patron d’un équipementier aéronautique, ami de longue date de Carlos Ghosn, membre de choix. « Actif ou retraité, peu importe : l’activité, c’est de faire quelque chose pour le Cercle, en fonction de vos goûts. Chacun apporte ses pierres ou ses grains de sable, qu’il s’agisse de la bibliophilie, de la musique, ou des amateurs de cigares. Sur plus de 2.000 membres, seuls un tiers sont vraiment intéressés par les sujets automobiles. » Loin de chercher à culti­ver son réseau professionnel suffisamment étoffé, Patrick Sayer, le président de la société d’investissement Eurazeo, ­apprécie avant tout le fait de se retrouver en famille et de profiter régulièrement du bassin de 25 mètres, ayant redécouvert le Cercle « grâce à une épaule cassée ». D’autres apprécient la salle d’armes – le nid historique de l’histoire Olympique de l’escrime française – ou les cours particuliers de gym.

Ni think tank, ni outil de lobbying

On le devine, même situé à proximité du début du méga-bouchon des anciennes voies sur berges, la très chic association loi de 1901 n’est ni un think tank ni un instrument de lobbying, contrairement à l’association 40 Millions d’automobilistes, ou au syndicat des constructeurs français (CCFA), avec lesquels il entretient d’étroites relations. Avec la Mairie de Paris et ses poussées récurrentes d’autophobie, les contacts sont moins cordiaux, bien que les ponts ne soient pas coupés. « Cela reste un club fermé, avec une forte identité historique, mais ce n’est pas une entité qui délivre à l’automo­biliste les services d’un club anglais ou allemand », observe un cadre de la FIA voisine.

A l’heure de l’égalité hommes-femmes régulièrement clamée dans les entreprises (dont Renault ou PSA), l’ouverture de l’ACF à la gent féminine, pratiquée dans d’autres clubs privés, est-elle un sujet de débat ? Apparemment pas. Le côté vieux jeu fait partie du décor. « Les membres ne souhaitent pas que ça change », soutient l’un d’entre eux. Avec des invitations à déjeuner, à des soirées ou des débats, « nous sommes le cercle d’hommes le plus ouvert aux femmes, qui sont par tradition les bienvenues », plaide Robert Panhard, voyant mal une femme payer sa cotisation. « Il n’y a aucun sectarisme, nous sommes tous issus de la vie réelle : chez nous, il y a même des veuves qui continuent de venir ! » assure un autre familier des lieux.

Enfin, l’« Auto » sera-t-il enclin un jour à réaliser une opération immobilière et à tirer fortune de son exceptionnelle adresse ? A présent coincés entre une propriété d’un fils du roi d’Arabie saoudite (l’hôtel de Crillon) et une possession du Qatar (l’hôtel de Coislin côté rue Royale), les deux hôtels jumeaux de 10.500 mètres carrés, sur lesquels le drapeau à roues dentées flotte depuis le tournant du XIXe siècle, vaudraient leur pesant d’or. « La question ne se pose pas : ces bâtiments sont inaliénables de fait, et une cession équivaudrait à la liquidation de l’ACF », objecte d’emblée l’ancien notaire Robert Panhard.

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